Time Machine

Remonter le temps : nous avons tous au fond du coeur ce rêve démiurgique, ce désir d’immortalité, cette impulsion nostalgique désespérée, ce mouvement mélancolique de quête de l’objet perdu. Et il arrive que nous accomplissions ce rêve insensé, parfois par accident, c’est la Madeleine de Proust, mais pas besoin de lui ni de ce poncif littéraire pour dire la convergence instantanée du présent et du passé qui ressurgit, brusquement et par accident, grâce à l’exercice raffiné de la mémoire. Je me souviens : le souvenir déchire le voile du présent. Parfois, cela se passe aussi intentionnellement, c’est ce qui se produisit le 31 mai à la Machine du Moulin Rouge.

Remonter le temps I, all night long, c’est ce que proposait Jeff Mills pour la seconde fois à Paris. Remonter le temps II, c’est aussi ce que proposa Chill O à Cuco. Remonter le temps III, exercice de remémoration, après tout Cuco remonte le temps toutes les fois qu’il écrit le souvenir d’une traversée nocturne.

Remonter le temps I

Cuco est arrivé tard, Jeff Mills était déjà aux commandes depuis plus de 2h. Vêtu de sa combinaison blanche, mêlant l’esthétique du bleu de travail et de la combinaison de cosmonaute, il officiait devant d’immenses parois blanches cerclées de noir, sa marque graphique et hypnotique. Black and white. Avant, l’espace était ouvert, des danseuses chinoises avaient fait un spectacle, puis les parois s’étaient refermées, coupant radicalement la profondeur de scène. Cuco se fit raconter le début de soirée par Camille de la Corps Vs Machine, qu’il croisa dans les escaliers, puis plus tard sur le dancefloor avec Fleur. Camille lui dit que c’était regrettable d’avoir manqué cela, Cuco lui répondit que c’était très bien d’en avoir le récit. Jeff Mill est une petite légende. Bien qu’ayant à peine 50 ans il fait partie de l’histoire de la musique et même de l’art contemporain, notamment avec le groupe Underground Resistance (UR), qu’il fonda dans les années 80 avec Mike Banks, expérience que l’on considère souvent comme l’exemple le plus politique de la techno de Detroit. Leur parti pris était originairement anti-mainstream et anti-business, ils promurent pendant des années un lien entre techno et activisme politique, alimentèrent l’idée qu’en ancrant l’esthétique des débuts de la techno de Détroit dans le contexte social, politique et économique, et en produisant une musique sans compromis, on permettrait des prises de conscience facilitant le changement politique.

Cuco rencontra Chill O, Hélène Jennox, Axelle Roch, et Anne-Claire, alias Dactylo. D’humeur contemplative, il s’installa longtemps à l’étage, sur son promontoire habituel, pour regarder.  C’était la première fois qu’il participait à une expérience scénique de remontée du temps. Se souvient surtout de l’année 1986, chiffre s’inscrivant en filigrane sur l’écran. Plus tard dans la soirée, il y eut aussi une revisitation de Mikael Jakson. Les parois s’ouvrirent de nouveau, de curieux officiants vêtus eux aussi d’une combinaison blanche, poussèrent la table de mix de Jeff Mills qui resta sur le côté de la scène derrière sa table. Cuco aima par dessus tout ce moment de off public qu’il pouvait observer d’en haut. Plus tard, ils remirent tout en place. Chill O a capté un instant de ces moments de contemplation

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Remonter le temps II

Avec Chill O nous sommes descendus dans le ventre de la Machine. Petit roman photo de cette traversée machinique du temps

Remonter le temps, (Time Tunnel with Jeff Mills and Chill O)
Avant de s’installer derrière les machines et d’actionner la Machine à remonter le temps, Cuco étudia le mode d’emploi. Il ne comprit pas tout mais se lança quand même. 
Remonter le temps III (Jeff Mills and Chill O, Machine du Moulin Rouge)
Remonter le temps II (with Jeff Mills and Chill O, machine du Moulin Rouge)
Remonter le temps III (with Jeff Mills and Chill O, machine du Moulin Rouge)
Quand il remonta, il avait traversé une partie de l’histoire de la Machine du Moulin Rouge. Il avait des rumeurs dans la tête et d’interminables flux d’images. Il erra encore un peu dans les dédales de la Machine, dans cette étrange atmosphère de squatt et de ruines, là-haut, ils n’étaient plus les mêmes.
Remonter le temps IV (with Jeff Mills and Chill O, Machine du Moulin Rouge)
A l’aube, Jeff Mills s’adressa au public pour leur expliquer qu’ils tournaient un film, il leur proposa de participer à une séquence. Il dit qu’ils aimeraient que le public continue d’être tourné vers la scène tandis que lui allait se mettre derrière eux. Cuco aima assister à cette improbable séance de tournage, où Jeff Mills, après s’être tenu presque 7 heures sur scène face à la foule, hormis les moments où il se reposait dans un hors-champs public, après cette impressionnante remontée du temps, descendit tranquillement de la scène, vint dans la fosse se placer derrière le public. Je vis de près tourner ce plan serré de Jeff Mills avec le public derrière lui qui regardait la scène vide.  Cuco saisit au vol la démarche conceptuelle et apprécia cette élégante espièglerie déjouant le culte de la personnalité dans lequel les clubbers abrutis de divers stupéfiants se complaisent aisément. Oui c’était un joli pieds de nez à la grandiloquence contemporaine, au besoin de fascination, un contrepoint salutaire à certaines mises en scène boursoufflées ne mettant en jeu que la surpuissance, par exemple celle d’un Gesaffelstein qui, jouant avec une scénographie imposante, entraîne son public dans une forme de dévotion collective, véritable transe où des centaines de clubbers poussés par un étrange mouvement d’extase, lèvent les bras vers lui et hurlent. Devant ces dérives fascisantes nauséabondes de la techno contemporaine, c’est du bonheur de savoir qu’un Jeff Mills existe, jouant et déjouant le besoin humain de fascination, orchestrant savamment sa présence, dans des jeux d’absence et d’interrogation qu’il partage avec le spectateur, lui offrant sans cesse une place réflexive, lui donnant toujours l’occasion de transfigurer sa simple condition de clubber. Time Tunnel, ou l’intelligence politique alliée à la beauté.

Cuco au Népal

C’est décidé, Cuco partira dès qu’il le peut au Népal pour faire sa demande de citoyenneté et obtenir le passeport népalais, sur lequel il est désormais possible de faire figurer la mention transgenre.

Comme Cuco doit répondre à chaque fois qu’il sort à la question de savoir s’il est une fille ou un garçon, et qu’apparemment cette troisième catégorie transgenre est inexistante dans la plupart des esprits, je me réjouis de savoir qu’au Népal, il n’est désormais plus obligatoire de choisir entre deux sexes. Cuco pose publiquement et constamment la question de l’existence d’un troisième genre, c’est en soi subversif dans ce monde binaire. La dernière fois c’était avec Anne-Claire (Dactylo) à la Machine du Moulin Rouge lors de Time Tunnel de Jeff Mills, elle a très gentiment aidé Cuco en répondant elle-même à la question.

C’est donc une grande nouvelle : la cour suprême du Népal a ordonné au gouvernement d’ajouter une troisième catégorie à ce document officiel qu’est le passeport. Cette évolution fait suite à une première modification de ce type appliquée depuis janvier aux certificats de citoyenneté.

Le Népal était jusqu’à présent connu pour les épris de la mystique des sommets parfumée au shit, c’est désormais the place to be pour la communauté queer , let’s go !

Cucolotté

Alors que Cuco se rendait au Divan du Monde, il songea que c’était un des plus beau nom de lieu de la night parisienne. Il imagina soudain qu’il allait participer à une séance de psychanalyse collective et cosmique. Il rêva d’une séance d’association libre en commun, ce serait comme un long rêve éveillé, où les inconscients se répondraient, comme dans une chambre à échos. Mais dans ce cas, qui serait l’analyste ? Il imagina alors être le chef d’orchestre d’un interminable jeu de rôle où chacun deviendrait l’analyste de l’autre, supposant que l’espace d’écoute pourrait se passer, exceptionnellement, de la relation transférentielle singulière et non réciproque qui fonde d’ordinaire le lien entre l’analysé et l’analysant.

Comme je descendais la rue des Martyrs, je me demandai soudain pourquoi ça s’appelait ainsi : à quels martyrs rendait-on hommage ? Toute cette mémoire enfouie partout dans chaque mètre carré de la ville…J’allais dans une boîte de nuit, je n’allais pas me souvenir, je ne ferais pas partie de ceux et celles qui ravivent la mémoire, et d’ailleurs, qui le fait ? Je n’allais pas oublier non plus, car on ne se perd pas nécessairement dans la nuit, on osculte notre être et notre époque, et on considère, parfois désespérément, c’est à dire lucidement, qu’il n’y a rien à espérer. Ou bien, au contraire, on en sort plus vivant, sidéré, l’esprit raffermi, le corps brûlant et humide, parce que, oui, comme on me le demande toujours, Cuco a très chaud, sa température avoisine sûrement les 40 degrés sur un dancefloor. C’est un peu l’effet que produisit sur Cuco la Culottée : un effet électrique !

Invité par son amie islandaise Tatie Jones à la Culottée, Cuco était excité de découvrir une nouvelle soirée, comme toutes les fois que ça arrive, j’ai l’impression d’agrandir mon monde et l’étendue du champ de l’expérience. A l’entrée, Cuco fut chaleureusement accueilli par une femme charmante et ivre qui avait même du mal à déchirer les tickets. Son voisin lui fit d’ailleurs remarquer qu’elle avait du mal, elle en convint sans discuter, utilisant pour cela un dernier reste de lucidité. C’était parfait comme incipit ! En rentrant dans le Divan du Monde, le videur me fit un signe de la main pour me faire entrer directement. Et en effet, ce qui est beau dans cet espace, c’est que la porte un peu dorée s’ouvre directement sur le dancefloor. Là, je me suis retrouvée sur un petit promontoire de plein pieds avec la porte d’entrée, un peu semblable à celui du rdc de la Machine du Moulin Rouge, sauf qu’ici, c’est direct. J’aperçus de suite Naila Guiguet qui démarra son set sur les chapeaux de roue tandis que la porte se refermait derrière moi. C’était un peu comme une séquence de film de western. Naila dégage toujours une énergie particulière, avec son corps frêle et tonique à la fois, elle a une forme d’applomb. Oui, elle est culottée Naila, ou, dans le même genre d’expression moins directement liée à la soirée, mais un peu anachronique elle aussi, elle a du chien, et de l’endurance, et enfin, une merveilleuse capacité à enchaîner les morceaux nous conduisant assurément vers de petites extases, tout en ouvrant tout le temps à une dimension virevoltante, aérienne et légère. Bref, les sets de Naïla sont à la fois intenses et gracieux, et son entourage, ce soir là aussi. Amin Naoui était derrière les platines, il y avait aussi Loic Mahé, Clément Giraud, et Stéphane Moshé, avec lesquels j’ai dansé. En somme, c’était un petit peu la fine team de la Flash Cocotte qui s’était réunie au Divan du Monde et c’était du bonheur de se retrouver. La particularité de cette belle soirée, c’est de proposer une rencontre inédite entre une approche instrumentale et l’électro. Pas si courant sur les dancefloors parisiens de voir une soirée entière avec djs et musiciens. Aux côtés de Naïla, à l’autre bout de la scène, il y a avait le batteur Erik Borelva assis derrière sa batterie, Cuco passa beaucoup de temps à le regarder.

Cuco et Clément Giraud à la Culotte
copyright, Lola Ertel,Cuco et Clément Giraud à la Culotte

Sur cette photographie de Lola Ertel, on voit que la Culottée porte bien son nom et ne laisse pas les êtres indemnes. Si on en croit l’inscription de son tee shirt, Clément Giraud s’improvise en défenseur d’Israel,  ce cri qu’il pousse est-il le signe qu’il est un « fou de Dieu » ? Ou peut-être que c’est un tee shirt pro palestinien, en faveur d’un état bi-national ? Ou peut-être qu’en fait il ne supporte pas l’imminent départ de Parfait ? Cuco, de son côté, n’est pas allé jusqu’à éprouver une forme de décompensation mystique, cependant il semble lui aussi ému et un peu désemparé. Peut-être parce que tout était trop fort ? L’atmosphère était en effet parfois étrange et extatique, comme on peut le constater sur la photographie, nous avons tous deux une aura au-dessus de la tête. C’est la manifestation de ce que l’on appelle dans l’ésotérisme ou la philosophie orientale le corps subtil. S’agit-il de notre corps astral ou bien de notre corps éthérique ? On ne peut pas vraiment le savoir. Il arrive que sur certaines photographies, le corps de latex de Cuco soit auréolé de ce corps subtil – opération de conversion spirituelle spontanée vraisemblablement suscitée par la brusque montée de la température du corps – comme sur celle-ci, prise par Chill O lors de la Corps Versus Machine, ça se passait Chez Moune en janvier 2012. Mais peut-être que ce corps subtil n’est rien d’autre qu’un effet de lumière ? Le mystère restera pour quelque temps intact.

Corps Vs Machine. Photo de Chill O.
Corps Vs Machine. Photo de Chill O.

Nicolas Lebrun prit les commandes, accompagné de Shyamal Maitra. Je croisai sur le dancefloor Yoann Beaudet, organisateur de la soirée, et Yannick Marquis, tous deux amis de Tatie Jones, tellement amis qu’ils vont jusqu’à se rendre des services sexuels si j’en crois les dernières photos de la soirée. Avec cette petite bande, nous nous étions vus peu de temps avant au mois de mai au Batofar, à l’occasion de la Corps Versus Machine où mixait Anne-Claire (Dactylo) et où Léonie Pernet devait mixer. Il me dit qu’il allait chercher Tatie. En attendant, je me promenai dans le Divan du monde, aux étages, dans les escaliers, si le panorama n’est pas équivalent à celui de la Machine du moulin Rouge, Cuco a aimé s’accouder aux étages et regarder d’en haut le dancefloor. C’était bien de revoir Lucie Keyser croisée elle aussi à la Corps Vs Machine, et de retrouver le cher Luc Angelini. Et puis : Ta-Ba-Ta ! Tabatha Weisgerber a surgi, vêtue de blanc, les cheveux argentés, telle une princesse technoide elle insuffla une bouffée d’énergie au dancefloor absolument irrésistible, je me souviens d’une danse sans fin avec elle, Andres Merrano, Yannick marquis, Igor Dewe, aux rythmes de Nicolas Lebrun et de Shyamal Maitra. La soirée s’est terminée au comptoir avec TJones, elle m’a remontré son petit instrument magique qu’elle m’avait fait découvrir dans les arrières cales du batofar, en revanche, nous n’avons pas continué notre discussion philosophique entamée sur le pont la semaine d’avant, il faut dire qu’il s’agissait de mort et d’euthanasie, et ni Cuco ni Tatie n’étaient d’humeur à parler de ça. C’était la fête, je me suis éclipsé vers 4h du matin, quand le dancefloor était encore bien bondé et bien culotté. C’était une très belle première partie de soirée.

Cuco kidnappé

Ce soir là, nous étions le 4 mai, et Cuco avait cédé à l’appel de la soirée masquée « je suis bonne je suis une femme », Axelle-Lavaivre-Roch mixait, et puis il y aurait Janine Rostron. La soirée sonnait comme une promesse. Il arriva à la Bellevilloise vers 1h30, Planningtorock était justement aux commandes. L’atmosphère était inhabituelle, la soirée avait des allures légèrement carnavalesques avec des personnes masquées. Une majorité d’inconnus n’ayant pas l’habitude de croiser des activistes queer, ou autres créatures, était rassemblée, si bien que Cuco subit de nombreux assauts de questions, mais surtout de regards et d’attouchements difficiles à supporter. Il n’y avait que peu de têtes connues, les gouines et les pds étaient déjà à la kidnapping, ou bien se réservaient pour le marathon The Knife + Trou aux biches-à-La Java qui avait lieu le lendemain. Heureusement, il retrouva Luc Angelini, avec lequel il dansa longuement, ce fut, ce soir là, le protecteur de Cuco et nous partageâmes notre goût commun pour Planningtorock, qu’il avait vus en live à Berlin. Aifol Raster était l’autre bonne surprise, nous dansâmes aussi longtemps ensemble. Axelle me présenta à un couple gay, dont un mexicain, elle me parla de leur bel amour, m’expliqua qu’ils s’écrivaient : c’était un amour à distance, inactuel, qui durait dans le temps. Cuco aima cette histoire autant qu’Axelle l’aimait. Cuco aime bien qu’on lui raconte des histoires sur le dancefloor. Je dansai encore un peu en regardant Janine Rostron, qui me touche toujours beaucoup, elle fit un très bon set, puis je filai dans la nuit, espérant arriver à temps à la Kidnapping qui avait lieu à la scène Bastille, pour écouter Scratch Massive et voir Léonie Pernet à la batterie qui les accompagnait. Quand il arriva, le concert venait de se terminer. C’était le chaos total sur la scène. Léonie P rangeait ses machines, et derrière les platines, une ribambelle de filles toutes plus déjantées les unes que les autres, s’activaient. Juliana Giardino était transformée en religieuse et levait les jambes, comme si elle se prenait pour une danseuse de French Cancan. Voilà, c’était donc ça la mythique kidnapping dont Cuco entendait parler depuis longtemps ! L’atmosphère était plus proche d’une boum lesbienne, ou d’un carnaval, que d’une simple fête. Comme d’habitude, Jasmin De Nimbocatin vint l’accueillir. Cuco vit Hélène Jennox pour la première fois aux commandes. Depuis quelque temps, Hélène Jennox, dit Le Poulpe – parce qu’elle arbore un costume de poulpe,  rendant sans doute hommage par là à son pays natal – officie sur les scènes des soirées lesbiennes et queer. Puis un grand mouvement de foule a eu lieu, sorte de reflux de la scène vers le dancefloor, vidant d’un coup la scène.

Cuco rencontra Sadie Von Paris qui fêtait son anniversaire avec des amies. Toutes étaient aussi ivres que charmantes et Sadie me photographia. Etant donné le climat d’ivresse avancé, j’avais peur du résultat, et j’ai été agréablement surprise. Dans cette photographie, dont j’aime l’intimité et le cadrage, le frottement peau, cheveux et latex, produit un effet étrange d’inversion érotique, où le masque disparaît comme masque, pour révéler un visage et un devenir peau du latex.

kidnapping by Sadie Von Paris
kidnapping by Sadie Von Paris

Et puis je rencontrai Sheena Galant, qui me dit que je lui faisais penser à Diabolik, un film  de Mario Bava, réalisateur et univers que je ne connaissais pas. Films où on trouve des meurtriers masqués et gantés de cuir à la lame brillante. Bien sûr ça ne pouvait que me faire fantasmer.

Cuco aperçut Sophie Morello qui mixait, commandant de bord déluré à souhait. Rieuse, elle dégageait une énergie incroyable. Enfin il retrouva Léa Le, Chill O, Léonard Collignon avec lequel il parla de voyage, Hélène Jennox attendait des amis bretons, elle m’offrit un verre qu’on me vola aussitôt. Léa me dit que j’avais illuminé sa soirée, en même temps, c’est normal, nous sommes mariés depuis la soirée d’avril au Silencio, nous nous devons mutuelle assistance et bienveillance, et ce, toutes les fois que nous pouvons. Nous sommes les mariées du dancefloor, jamais nous ne fêterons ça au grand jour.

Cuco finit cette dérive en dansant sur un vieux morceau de rock hard core, avec Chill O et Hélène Jennox. Décidément, la kidnapping est une drôle de fête, sorte de grande boum fracassante et décomplexée, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler par moment l’atmosphère keupon des concerts de la Mano Negra ou des Négresses Vertes où ça pogotte sévèrement. Cuco s’y est cru, un petit moment, c’était bon de quitter Paris et de se laisser kidnapper.

Piratage cosmique au Palais de Tokyo

Nous sommes nombreux, nous sommes pluriels, nous sommes matériels, nous sommes spirituels, nous sommes le microcosme, nous sommes le macrocosme, nous sommes l’infiniment petit nous sommes l’infiniment grand, nous sommes en devenir, nous sommes d’ici, nous sommes de là-bas, nous sommes d’avant, nous sommes de maintenant, nous sommes d’après, nous sommes une multitude, nous sommes discontinues, nous sommes instables, nous sommes en reconfiguration permanente, nous sommes des poussière d’étoiles, nous sommes des atomes, nous sommes des muscles, nous sommes des filaments, nous sommes des queues de comètes, nous sommes de l’électricité, nous sommes des connexions neuronales, nous sommes invisibles, nous sommes visibles, nous sommes des cavités, nous sommes des animaux, nous sommes  des humains, et nous l’avons oublié. Nous l’avons oublié car nous n’avons que très peu accès à la juste représentation de soi. Représentation de soi est peut-être justement le terme et le lieu où le bât blesse. Il faut sortir de la représentation pour formaliser ce qui ce joue dans la mutabilité infinie de chaque chose et de soi. Il faut sortir de la représentation mais aussi de soi. C’est pourquoi Cuco a voulu s’introduire dans l’espace-temps de Julio le Parc pour le prolonger, car dans cette oeuvre processuelle, par définition toujours en devenir, Cuco a trouvé un écho sensible et plastique évident : un skizo espace pour une skizo attitude.

Cuco avait rendez-vous avec la photographe Chill O le lundi 6 mai au Palais de Tokyo à 20h30. Nous nous sommes retrouvés non loin de la chambre aux miroirs, dans un espace labyrinthique, dédale de panneaux blancs en tissu, mobiles, sur fond de miroirs, où la lumière vibrait en permanence, produisant un effet hypnotique. C’était un vrai glissement dans un espace temps démultiplié, où ce qui se multipliait n’était pas seulement l’image de soi, mais les petites perceptions. Peu à peu, je me suis laissé envelopper dans une texture de rêve où l’espace se referme en même temps qu’il s’ouvre, où la contemplation s’abîme dans la répétition. 603826_590555407629889_1328649811_n Quand nous sommes sorties de cette pièce, nous étions transformées. Le temps s’était étiré, l’espace, démultiplié.   603534_590556230963140_1203421821_n Je me suis promené et suis resté longtemps en face d’une installation qui travaillait davantage avec la frontalité et les lignes, un groupe d’adolescents s’est approché de moi, l’un d’entre eux a dit « wouah ! j’ai cru que c’était un être humain », quand il s’est trouvé à vingt centimètres de moi il a rectifié : « mais c’est un être humain ! ».

Finalement, cette expérience était aussi un piège, car avec les installations lumineuses interactives de Julio Le parc, avec la présence de Chill O, Cuco s’est retrouvé dans la posture du regardeur regardé, du pirate piraté, oscillant sans cesse entre la déambulation contemplative, le jeu avec l’objectif, et la dépossession extatique.le pirate piraté

Plus tard, alors que j’étais assis depuis un certain temps sur une banquette, un jeune homme Jean est venu me voir pour me demander si je faisais partie de l’exposition, ou si j’étais là comme ça. Comme je lui ai répondu que non, je ne faisais pas à proprement parlé partie de l’exposition mais que j’étais bien là et que je m’appelais Cuco, il m’a dit qu’il s’en doutait. Il est revenu plus tard pour me demander si je n’étais pas passé sur Arte, à ma connaissance, non, mais le piratage des pirates est une pratique ordinaire et légitime, donc peut-être que je suis passé sur Arte. Il m’a demandé aussi pourquoi je faisais ça. Quand un spectateur de Musée me regarde étrangement, en se et me demandant ce que je fais et qui je suis, et quand il va jusqu’à interrompre sa visite pour me demander si je fais partie de l’exposition, je me dis toujours que le piratage est réussi. Mais ce soir là, le piratage était doublement réussi , car le pirate fut piraté et dessaisi, emporté dans le cosmos et les étoiles, et rapté par le regard de Chill O.

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There is no band, but yet there is a band (Cuco au Silencio)

Cuco descendit l’escalier du Silencio. Comme il était anormalement long, quand il arriva au sous-sol, son rapport à l’espace avait changé.

There is no band. No hay banda ! And yet we hear a band

Presque comme s’il était chez lui, Cuco déambula dans cet espace labyrinthique du sous-sol où le réel avait rejoint définitivement la fiction. Oui, bien sûr la fiction précède la réalité, Cuco le sait bien. Dans ce décor des années 50, au plafond doré et sculpté, dans cet endroit mystérieux qui n’échappe pas à sa réplique de décor de film, Cuco entendait, par bribes, la bande son de Mulholland Drive.

Il n’y a pas d’orchestre. C’est une illusion !

Pourtant, ce soir là, Cuco ne venait pas seulement revisiter ni ajouter une couche de fiction à la fiction. Ce soir là, c’était le premier concert de Léonie Pernet, avant qu’elle n’intervienne en mai à la Cigale, en avant-première de Gesaffelstein. Cuco croisa G.Atger à l’entrée, autour du bar étaient réunis les amis proches et le cercle étroit, dans une atmosphère de contrebandiers de luxe. Cuco ne connaissait pas tout le monde, il reconnut et retrouva avec bonheur Léa Le, Chill O, Régina Demina, Jasmin De Nimbocatin, Marie Million, Léala-Rain Shonaiya, Léonard Collignon. Cuco but du wiskey japonais qu’il proposa à Chill O qui déclina l’invitation. Cuco rencontra Camille et Fleur, ils parlèrent de Corps VS Machine. C’était quand même là, Chez Moune, dans ce petit club de Pigalle au moins aussi mythique que le Silencio, que tout avait commencé en décembre 2011. L’atmosphère était aussi feutrée que joyeuse. Il y avait là Kill The DJ, Stéfanie Frichard et Fanny Racaillou, toute une petite faune gay et lesbienne qui venait directement de la mairie où on avait fêté l’adoption du mariage pour les couples homosexuels. D’ailleurs, Cuco reçut ce soir là sa première demande en mariage. Qu’il honora.

Dans le petit salon devant la scène du Silencio, Cuco s’assit derrière Guido Minisky du x ( et de chez Moune) et sa compagne. Il aperçut les visages de Julio Tyrannio, de Jess Soussan, de Nina Droz, de Vainui De CastelBajac, de Juliana Giardino, qui, assises par terre, regardaient vers la scène. Léonie Pernet entra en scène. Cuco la regardait et entendit une voix. No hay banda ! Non ce n’était pas elle, ce ne pouvait pas être elle qui disait ça. Elle commença par un solo de batterie. Debout derrière la batterie, elle était belle, elle avait cette allure frêle et juvénile, se dégageait de sa présence une fragilité qui coexistait avec une force et une puissance physique dont on se demandait à quelle source mystérieuse elle puisait. C’était une entrée en matière intense et contenue, tout au long du concert l’atmosphère était magique, nous étions tous serrés les uns contre les autres, dans une attention extrême et précieuse. Léonie chanta Mister A, et puis quand elle chanta Blue is Dead, tout à coup, sa voix s’arrêta, elle ne tomba pas au sol comme dans le film, on voyait juste son double dans le miroir continuer à chanter, la musique était très lointaine, comme un murmure, comme si on avait mis le son dans des baffles en fond de scène, rendant la scène excessivement lointaine, si bien que le son ne nous parvenait pas. On entendit de nouveau : There is no band, but yet there is a band !

Après le concert, dans un recoin, il aperçut Chassol, revenu d’Inde, qui raconta à Maud Geffray et à d’autres comment nous nous rencontrâmes une nuit au Social Club et comment Cuco lui avait chanté la mélodie de Russian Kids sur le dancefloor. Il ne dit pas qu’un jour Cuco assista à son concert avec un nom d’emprunt que Chassol lui avait trouvé. Comme le mariage avait été décidé entre Léa et Cuco, il fallait immortaliser cette cérémonie. Nous passâmes dans le petit salon pour cela. Nous étions un peu émues et légèrement intimidées, comme sur la photo. Ni Léa ni moi-même n’avons évoqué les closes précises de notre contrat de mariage, mais je pense que nous nous accordons sur le principe libéral de base : le polyamour.

léa le et Cuco au Silencio

Cuco croisa Léonie avec des coupes de champagne, c’était l’anniversaire de Marie Million qui partait à l’aube dans le Perche. Dans les années 2000, le Perche était devenu une destination pour les parisiens, et ce mouvement s’était radicalisé dans les années 2010. Sûrement à cause de la nostalgie des sommets.

A la fin, les voix reprirent. Go with me somewhere. C’est comme ça que le film avait commencé. Go with me somewhere. C’est comme ça que les deux filles arrivaient au Silencio dans le film. Go with me somewhere. C’est comme ça que la soirée se prolongea non loin du Canal, dans un after Cuco-Chill O, où quelques rescapés du Silencio s’étaient réunis.

Cuco au Silenzio photo-6

7.33. La lumière Nuit

A la Machine du Moulin Rouge, en ce jour historique du 26 avril 2013, décrété Journée Nationale des Asexuels, la djette Rag, fondatrice des Barbieturix, s’est imposée face un parterre en liesse de plusieurs centaines de personnes à l’orientation sexuelle majoritairement homosexuelle et lesbienne et a tenu à faire un discours, non pour fêter le triomphe de l’asexualité, ni pour faire son coming-out de a – ce qui eût été incroyablement révolutionnaire – ni non plus pour fêter son anniversaire et s’offrir enfin la grande boum géante dont elle rêvait depuis ses 15 ans, mais bien pour partager la joie de l’adoption, ce dernier mercredi 23 avril, de la loi autorisant le mariage pour tous. Elle a déclenché le canon et des milliers de paillettes dorées se sont répandues sur la foule. C’était la Spring édition de la Wet For Me, la grande célébration de la révolution des moeurs françaises. Cuco a hélas manqué ce début, ne pouvant arriver qu’au milieu de la nuit.

J’ai aperçu de loin une belle fille un peu garçonne, habillée tout en blanc, nonchalamment accoudée près du bar, elle regardait le dancefloor et portait avec élégance une tenue de sport qui n’était pas sans rappeler la mode gymnaste des années trente. Vêtue d’un simple t-shirt et d’un petit short blanc, cette jeune mariée sans talons  semblait s’être échappée du Jardin des Finzi Contini, c’était Lubna Lubitsh qui m’a fait un peu plus tard revivre le début de la soirée manquée, lorsque nous nous sommes croisées sur le dancefloor.

Fêter, on peut le faire, et on ne s’en prive d’ailleurs pas depuis quelques jours à Paris, pourtant, ne soyons pas dupes, ce pour tous est un mensonge, car ni la loi ni l’Etat, ni le monde ne sont prêts à accueillir le mariage des trans, ou autres intersexués, ni non plus prêts à célébrer le mariage avec un sans papier, en l’autorisant à sortir ainsi de sa clandestinité qui parfois existe, comme on le sait mais comme on l’oublie surtout, depuis plus 10 ans. Au contraire, l’appareil répressif étatique traque et stigmatise l’anormal et l’illégal jusqu’à l’invisibiliser, voire même le supprimer dans le cas du sans papier, puisqu’avec l’institution du délit de mariage blanc, la chasse aux sorcières est ouverte depuis quelques années en France, réouvrant la pratique de la délation. Ajouter aussi que malgré cette révolution accomplie, l’assignation à l’orientation sexuelle binaire, comme la différence des sexes restent la norme et le fondement non inébranlables, mais bien indéracinables, de la société. Ses clercs se débrouillent pour sauver le fondement patriarcal et hétérosexuel des unions et des filiations, en même temps qu’ils en acceptent, ou concèdent, l’inévitable transformation ou évolution. Ne tente-t-on pas de faire inscrire dans la loi la différence biologique des sexes ?  D’ailleurs, et fort heureusement, les collectifs Gouines comme un camion, Oui oui oui, Osez le féminisme, tous rassemblés dimanche dernier place de la Bastille ne versaient pas dans la satisfaction, mais avaient plutôt tendance à maintenir un cap critique et militant radical.

A la Machine, l’heure n’était pas à théoriser sur la question de genre ou les insuffisances des changements, mais bien à fêter une révolution. Quand je suis arrivé, j’ai regardé comme à mon habitude ce paysage nocturne en liesse. j’étais décalée, sans doute le suis-je toujours, mais là je le sentais. Mais il n’y avait dans cette séparation rien de douloureux, simplement le constat que ça se jouait sans moi, et que ça se jouerait sûrement sans moi ce soir là. Je me trompais et c’est heureux, rétrospectivement, de découvrir que l’on s’est trompé. J’ai regardé Lauren Flax derrière ses platines, regardé Chill O prendre ses photos, tourner autour des platines, sauter d’un coin à l’autre. En bas, j’ai croisé Léonie Pernet qui s’en allait, Régina Demina, rencontrée l’avant-veille à l’occasion d’un after Chill O Cuco, Axelle Lavaivre Roch revenue d’Argentine, et Jasmin De Nimbocatin qui avait vraiment la classe. Le port droit, elle avait revêtu pour l’occasion une salopette, une chemise blanche et un petit nœud papillon, elle arborait fièrement sa mèche et m’a semblé être un parfait petit mari, mais il ne m’a pas demandé en mariage, je pense qu’il hésite encore entre Cuca et Cuco. Je me suis d’ailleurs présenté spontanément aujourd’hui à un casting de jumeaux « charismatiques », mais ma candidature n’a pas été prise au sérieux. De toute façon, je suis déjà marié, la cérémonie a eu lieu très confidentiellement le mardi 23 avril au Silencio, j’ai accepté spontanément la demande en mariage de l’irrésistible Léa Lee, soir de grande émotion puisque Léonie Pernet y donnait son premier concert privé, avant de jouer à la Cigalle. Le concert était très beau, le récit de la soirée du Silencio arrive, j’attends les photos interdites. Bref, Jasmin de Nimbocatin porte plus que jamais sa particule, il est resté de marbre toute la soirée, même au plus fort des dérapages sur scène, et tel l’élégant garde du corps d’amis déchirés et dépravés, il cultivait un détachement certain et arborait un air bienveillant.

Je me suis promené, partout les gens dansaient et semblaient heureux. J’étais bienheureux moi aussi de retrouver Tatie Jones et ses amis, nous n’avons pas parlé de Wagner et de Nietzsche comme elle l’avait initialement proposé, elle n’en était plus capable, il était déjà très tard, et de Wagner, d’ailleurs, que dire à part reprendre le trait d’esprit de Woody Allen « Quand j’écoute Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne » . C ‘est sans doute mon ignorance qui me fait écrire cela, c’est pour ça que j’avais envie qu’elle m’en parle.

J’ai croisé sur mon chemin de belles personnes qui venaient à ma rencontre et risquaient à chaque fois quelque chose. Elise, Sofia, Louise, Sofia encore, Borja le beau qui m’appelle la pirata, Lucie Keyser, avec laquelle j’ai longuement dansé, des inconnues et des personnes aimées, dont le souvenir du nom s’est parfois enfui et dissipé avec le blanchiment final. Bien sûr c’est ce petit moment de risque que Cuco cherche à ressentir, à produire, à insuffler, en lui en l’autre et avec  l’autre, car ce n’est que de ce sentiment de danger que l’on se ressaisit du sens du réel. Je suis finalement tombée sur Lauren Flax qui avait fini son set et s’était rapprochée du bar, nous avons discuté et nous nous sommes forcément plues. Chill O nous a surprises et épinglées, côté weird and queer.

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Sur ce, Caroline De Bonton est arrivée avec son amoureuse Louise, elle m’a dit ça fait vraiment longtemps qu’on ne t’a pas vu et puis ce furent les retrouvailles avec Hélène Jennox et son amie Anna, ça fait vraiment longtemps c’est ce qu’elle m’a dit aussi. Et puis le Batofar était un peu là aussi, surtout la Currywurst, avec Alice et  Julie Palmieri, et Audrey Saint Pé

Le set de Lauren Flax était incroyable , elle était accompagnée sur scène de la belle Mila Aragon qui, joueuse, aime se drag queener (Voir mon récit du 2 octobre 2012, Gender queer and lesbians performances à La Machine du Moulin Rouge) et danser en exhibant son corps presque entièrement tatoué, elle est d’ailleurs venue me chercher très gentiment plus tard pour le set de Ena Lind, et c’est comme ça que je me suis retrouvée encore une fois, grâce à Mila, sur la scène de la Machine, avec Marie Million, Julio Tyrannio, Johanna Depute, Lauren Flax et Ena Lind. Sally Zemour déambulait sur la scène un peu perdue et un peu drunk, les seins emperlés, vêtue d’un simple collant déchiré et d’un soutien-gorge de perles.  Au petit matin sur la banquette des backstages, Sally assise aux côtés de Lubna Lubitsch, s’est lancée dans une interminable diatribe, comme elle sait le faire, sur les filles,  Lubna Lubitsh l’écoutait l’air placide, comme une grande soeur légèrement blasée et attendrie en même temps, elle a fini par soupirer. Sur ce, Olivia (OVDV) est arrivée, nous avons parlé de lumière, d’éclairage, de voyages, de vie bien remplie, Cuco aime qu’on lui parle de ces vies réelles sur le dancefloor, qui lui apparaissent alors tout à coup comme surrréelles, ou hyperréelles. Elle m’a dit que ça faisait longtemps, je lui ai fait remarquer que pas tant que ça. Lubna, cruelle, a ajouté que sans doute elle disait cela parce qu’elle n’avait pas lu le dernier post de Cuco ? Oui, en effet, elle ne l’avait pas lu.

Cette soirée s’est finie comme il se doit au petit matin dans les backstages. J’ai croisé Rag qui m’a dit Ah Thomas Cuca ! C’est un peu tard pour arriver, mais j’étais là depuis si longtemps. A ses côtés, Jordan baker et Lubna Lubitsch. Suis partie rejoindre les autres tout au bout des loges, elles étaient toutes assises, fatiguées et quelque peu ivres, même un peu plus que cela pour certaines, j’ai découvert le très beau tatouage de Julio Tyrannio, un sportif très bien dessiné, la silhouette fine, le trait stylisé, réalisé par Alix, sur les cuisses de jeune homme de Julio Tyrannio qui porte presque toujours des bermudas moulants. Alors que la soirée se finissait, l’heure était aux retrouvailles et aux effusions sans larmes. Dans la petite loge sulfureuse de Mila Aragon et Johana Depute, Cuco s’est installé sur le canapé, où l’adorable Hélène Jennox est venue le retrouver. Elle m’a parlé de sa carrière naissante de djette Jennox. M’a avoué qu’ils pensaient qu’on ne me verrait plus, je n’ai pas bien compris pourquoi, car j’étais quand même là à la dernière Wet For Me du 8 mars. Mais nous avons décidé de nous rattraper et échafaudé des plans d’aventures tous plus incroyables les uns que les autres. Celui qui me fait rêver, c’est celui d’une party sur le port de Concarneau, où dans un cadre vacancier, nous nous retrouverions pour danser toutes ensemble, les pieds dans l’eau, au Bounty Club, il faudrait que Cuco s’invente pour l’occasion une tenue d’été, je vais d’ores et déjà y réfléchir, quoique cette tenue de latex puisse aussi me servir de combinaison de plongée et même me permettre de rester plus longtemps que les autres dans l’eau fraîche de l’atlantique.  L’autre projet est que Cuco s’empare de l’Ankou, pour le revisiter. Ce personnage de la mort qui rôde mériterait d’être retraversé. Bien sûr cela deviendrait alors l’Ancuco et ça transfigurerait le rapport à la mort. Olivia Van Der Vinck s’est jetée sur nous et s’est allongée sur mes genoux, c’est alors que nous avons conçu le projet farfelu de partir ensemble à Bruxelles en voiture. Olivia était belle, elle m’a semblé incroyablement vivante, nous étions tout simplement heureuses de nous retrouver à cette Wet For Me.

Je n’arrivais pas à partir, mais quand, épuisée, je suis enfin sortie de la Machine encapuchonné dans mon manteau pour qu’on ne me voit pas, j’ai malheureusement croisé un garçon ivre qui ne voulait plus me laisser partir. Il trouvait ça incroyable et ne cessait de me demander si j’allais faire un casse parce que lui quand il en faisait, il mettait un masque. Et puis il a pris sa voix mielleuse pour me dire d’enlever mon masque, la dernière étape a consisté a essayer de me déstabiliser en supposant que j’avais le visage ravagé et brûlé, comme celui d’un ami disait-il, comme si je n’allais pas résister à la tentation de lui prouver que non. Tout cela était très pénible, j’ai réussi à le repousser sans violence.

En haut de la rue Lepic, les lampadaires se sont éteints d’un seul coup et tous en même temps. Soudain parce qu’il faisait jour, il a fait nuit. Sans la lumière articifielle, de nouveau la rue s’est trouvée plongée dans la pénombre, j’ai pu enfin voir que le jour se levait. Le refrain de Téléphone m’est revenue à ce moment là : le jour s’est levé / Sur une étrange idée / Je crois que j’ai rêvé / Que ce soir je mourrais. Evidemment, je me suis sentie quelque peu mélancolique. J’ai écouté la suite de la chanson qui n’est qu’une invitation à aimer. Le jour s’est levé / Plein de perplexité / Si ce n’était pas un rêve / Qu’il faille s’en aller / S ‘en aller / Comme le jour avançait / En moi je pensais / Si ce n’était pas un rêve / J’ai tout à aimer / Le jour s’est levé / Sur cette étrange idée / La vie n’est qu’une journée / Et la mort qu’une nuit / La vie n’est ajournée / Que si la mort lui nuit

Cuco a connu le 4.33 avec la panne chez Moune lors de la Corps Versus Machine en janvier 2012, ce dernier matin c’est le 7.33 qui s’est imposé. Quand je suis rentrée, une mystérieuse coïncidence est survenue. A 7h33, avec Chill O nous nous sommes envoyées toutes deux un message, je recevais cette très belle photo prise en fin de soirée  sur le plateau de la Machine, où Mila Aragon m’a entraîné avec Marie Million et Ina Lind qui mixe.

Cuco & Marie Million & Ina Lind
Cuco & Marie Million & Ina Lind

Il y a tout dans cette photo : la scène encombrée de détritus, comme le sol d’un appartement après une fête, l’atmosphère mystico-surréelle de l’aube à cause du suréclairage, cette nuée blanche qui nous enveloppe, comme si on assistait à un blanchiment progressif entraînant la disparition inéluctable et mystagorique de toutes choses, même le visage de Ena Lind. Les petites extases de la nuit et du dancefloor…

Une suite à la question récurrente de la disparition, posée par l’existence même de Cuco, mais aussi par les photos de Cuco by Chill O. Comme s’il devait y avoir une suite de l’expérience vécue au Batofar et de cette photographie prise en janvier lors de la dernière CurryWurst. Depuis, j’ai découvert les autres photos de ce moment de grâce et de danse aux rythmes de Ina Lind, avec Léala-Rain débarquée d’Angleterre pour l’occasion, Marie Million, Jasmin de Nimbocatin, Julio Tyrannio, Johana Depute, Mila Aragon, et l’incroyable Lauren Flax, revenue sur scène après son mix. J’aime cette série car elle magnifie le monde de la night, en révélant sa dimension onirique. Il n’y a plus aucun visage, mais un espace-temps où nous sommes tous et toutes des créatures de la nuit aux prises avec un désir obscur. Dans cette communion, nous formons une étrange communauté, comme si toutes nous étions embarquées dans une bataille à mener, contre le jour et la nuit, qui tous deux s’enfuient inéluctablement. 7.33. La lumière Nuit.

Se souvenir d’un 8 mars un 21 avril 2013

Depuis des semaines, des mois, une page de l’histoire de la famille et de la filiation se tourne et une nouvelle s’écrit dans la violence. Au vue des sursauts de la bête immonde, il n’y a pas de doute que le vieux système patriarcal s’effrite, que ses fondements vacillent et qu’il est prêt à s’écrouler. Comme le 23 avril est imminent, comme ce dimanche 21 avril était une radieuse journée de rassemblement militant  pour l’égalité des droits et contre l’homophobie, c’est le moment de revenir sur la dernière Wet For Me qui était bien plus qu’une simple fête. Ce jour là nous étions le 8 mars, journée internationale de la femme, et  un grand rassemblement féministe et militant avait lieu à Pigalle.  A l’entrée de la Machine du Moulin Rouge, c’était un petit peu comme à la fête de l’humanité : il n’y avait pas de galettes saucisses, ni d’huitres de Bretagne, ni de spécialités du Sud Ouest, mais en revanche, il y avait des stands militants, des femmes à barbe, des gouines comme un camion, des chefs de file du collectif Oui oui oui, des grandes figures du petit monde lesbien parisien, des Barbieturix bien sûr, des féministes comme à la grande époque du féminisme qui fait rêver, un petit avant-goût festif  de la venue d’Angela Davis à Paris pour la conférence qu’elle a donnée à la Sorbonne en mars dernier.

Quand je dis sérieusement dans un dîner qu’une des formes du militantisme aujourd’hui passe obligatoirement par le dancefloor, on me rit au nez. C’est pourtant vrai.  Aussi vrai que de dire que le militantisme passe par le lit. Puisque la vieille séparation sphère privée-sphère publique est révolue depuis longtemps, pourquoi faudrait-il considérer qu’un dancefloor est plus inoffensif qu’un colloque ? Dans les deux cas, on n’échappe pas à l’entre-soi mais au moins sur un dancefloor ça se mélange plus. En dehors du lit et du dancefloor, il y a la rue, les collectifs, les micros groupes, les groupuscules même, et ce qu’il y a de bien avec les Barbieturix, c’est qu’elles sont aussi dans la rue et pas seulement sur le dancefloor.

Cuco est arrivé tard parce qu’il a dû attendre Thomas très longtemps dans le froid, tout ça à cause de LL et de R N qui ont aggravé ma schizophrénie.  Je crois d’ailleurs que ce soir là, Lubna Lubitsch a été attaquée par une bande de sorcières réunies spécialement pour l’occasion qui lui ont jeté un sort. Je l’ai croisée brièvement, toute blême, avant qu’elle ne parte et plonge dans un grand sommeil, attendant que le prince Rag ne vienne la réveiller, si j’en crois la déclarations de RN à l’aube dans les backstages. ( c’était le moment Rag/ot de Cuco ). Mais en fait le scénario était plus queer et raffiné que cela : c’était un piège que le prince lubna tendait à la djette princesse Rag. L’Histoire est pleine d’incroyables histoires de transfuges, ainsi au VIII ème siècle une certaine Marina se fit appeler Marinus par son père et grâce à ce stratagème, elle put être installée dans le Monastère. C’est seulement après sa mort qu’on découvrit son identité. Elle est d’ailleurs fêtée le 17 juillet par l’église latine et le 12 février par l’église grecque…. Saint(e) Marinus/a !

Comme il y avait trop de lumière et que Cuco se sent plus proche de la chauve-souris que de l’être humain, on a dû se dépêcher d’entrer en piste. Direction le promontoire avec la plus belle vue de la night parisienne. Quand je suis arrivé, la place était libre tout au bout du petit salon, c’était idéal, ça me rappelait le Batofar, avec une griserie supplémentaire, parce qu’à la Machine tu es à la fois à la poupe et sur le dancefloor. Même au-dessus, tu es encore dedans. Promontoire, c’est la version lyrique et grandiose de perchoir, et comme Cuco est, entre autre, un petit nom d’oiseau, je devrais peut-être me contenter de cette version modeste de l’habitat et abandonner définitivement le style d’inspiration mégalomaniaque. On stage c’était la new-yorkaise Kim Ann Foxman qui officiait. La scène avait été chauffée par Claude Violante et si j’en crois les photos de Marie Rouge, par la performance de Billy Toon, de FloPlaynight et de Louise Laville, trio lesbo-queer transformé pour l’occasion en étranges Pères de l’Eglise sans Eglise.

Assis à une petite table où trônaient les restes d’une fête fastueuse à laquelle n’avait pas été convié Cuco, j’ai sorti de ma poche une petite bouteille de wiskey. Devant ces restes et dans ce décor, Cuco s’est senti un peu comme un prince déchu, comme Charlot dans La ruée vers l’or lorsqu’il s’attable pour manger sa chaussure. Et ce qui est beau, c’est qu’après l’avoir cuit, il la mange vraiment. La semelle de Charlot c’est l’ormeau du pauvre. Je regardais, et là-haut, suspendu, j’ai aperçu une affiche ou un dessin, avec quelqu’un de masqué. Surréaliste tête à tête. En me penchant un peu, j’ai aperçu quelques ami(e)s au loin. Nous nous sommes salués. La belle Marie Macabre est arrivée, elle portait une chemise à fleurs très chic, ont suivi Jasmino De Nimbocatin et Julio Tyranno. J’étais heureux de les revoir, heureux d’être ainsi accueilli, comme moi elles trouvaient drôle d’être attablées comme des princesses avec les restes de bouteille de champagne et de vodka. C’était la version cheap des WIP. Jasmino a commencé à mimer le banquet, il le faisait très bien, Cuco a voulu vider les fonds de bouteille, mais Jasmino avait déjà tout bu. Il était temps de lever l’ancre et de se jeter dans la fosse.

Sur le chemin, j’ai croisé Julia Giardino, ça faisait longtemps que nous ne nous étions pas vues, c’étaient d’heureuses et paisibles retrouvailles. Sur le dancefloor, j’ai d’abord croisé la chère et rieuse Olivia (Van der Vinck/OVDV) qui m’a fait étrangement penser à quelqu’un. Je me suis rappelée un peu plus tard à qui. En fait, elle me faisait penser à elle même dans le film Bref je suis allée à la Wet For Me.Ou bien Olivia a trop regardé le film, ou bien elle est trop rentrée dans son rôle de tombeuse, mais sur le dancefloor, elle ressemblait vraiment à elle-même dans le film, à moins que ça ne soit moi qui ai trop regardé ces épisodes croustillants réalisés par Silya De Senz, avec l’excellente Saida Djoudi ?  OVDV souriait,  mais contrairement à d’habitude elle m’a évité. Comme elle avait apparemment fait une rencontre, elle a dû avoir peur que ça foire à cause de moi; c’est vrai que Cuco peut parfois crisper et qu’il n’est pas toujours aisé, de prime abord, de tisser une convivialité, ni d’inventer un moment chaleureux, à moins de se trouver dans une assemblée de fétichistes de latex, et alors là, bien sûr c’est le succès assuré, mais là, ce n’était pas le cas.  Heureusement, en fin de soirée, le courant s’est rétabli, elle a réussi à ouvrir le cercle et nous nous sommes retrouvées.

Et puis j’ai croisé une personne malintentionnée qui est venue m’embêter sur le mode fouineuse, me disant avec un air menaçant qu’elle savait qui j’étais. Je lui ai dit que j’étais ravie de l’apprendre car moi je l’ignorais. Cette pirouette socratique n’a rien calmé. Elle m’a sortie un nom, c’était le nom d’une relation professionnelle, j’étais vraiment très étonné et me suis demandé comment c’était possible qu’à la fois elle ignore qui je suis, puisqu’elle se trompait, et qu’en même temps, il y ait une connexion. J’ai depuis moi-même fait mon enquête et j’ai découvert un petit détail tout à fait instructif pour tout un chacun, qui a pu induire en erreur un certain nombre de personnes. Lorsque nous nous connectons à un ordinateur et qu’il y a une connexion Youtube et/ou gmail ouverte, automatiquement le nom de la personne connectée s’affiche sur la vidéo postée ou consultée. Comme je me connecte pas forcément à mon compte Cuco Cuca sur les ordinateurs que j’utilise qui ne m’appartiennent pas, c’est donc parfois leur nom ou le nom de quelqu’un qui s’est connecté à son compte YouTube qui apparaît. Je laisse donc aux esprits policiers la joie de farfouiller et de guetter de nouveau, un jour, le surgissement d’un nom de mon autre vie sociale, l’occasion ici d’exprimer que l’expérience de Cuco n’intéresse pas tout le monde au bon endroit, mais suscite parfois une curiosité malsaine. Mais toi, cher lecteur, chère lectrice, tu n’es pas de ceux ni de celles-là, je le sais déjà. A l’inverse, j’ai reçu cette nuit un très beau message d’une photographe, qui a pleinement accepté le pacte de Cuco, c’est à dire le jeu de l’inconnu et avec l’inconnu. C’est de là qu’elle veut partir, et c’est bien sûr seulement dans cette zone de trouble que le poème peut surgir. Et ce qui me touche, c’est qu’elle exprime  justement avoir commencé par le contraire, à vouloir tout savoir de moi, mais qu’à présent elle veut simplement partager cette expérience de l’inconnu.

Et puis j’ai vu Stéphane Von Brach, nous sommes comme d’habitude tombés dans les bas l’un de l’autre, et là, c’était parti pour une nuit déjantée à danser sur le dancefloor avec la bande de Tatie Jones, la très douce islandaise, avec les délicieux Borja Paris et Amin Naoui, aux rythmes d’Anja Sugar. Je ne me rappelle plus très bien de tout ce qui s’est passé sur ce dancefloor, à cause du temps qui s’est écoulé depuis, mais aussi à cause de diverses effluves et substances qui ont circulé et parasité mes circuits neuronaux,  effet (al)chimique produit par l’extrême concentration humaine sur un dancefloor, en particulier près de la scène de la Machine du Moulin Rouge, c’était fou fou fou with so much love. Le lendemain, j’ai d’ailleurs reçu en mp  un petit message « sexy kisser » avec un coeur, ça m’a donné quelque indice sur ce qui s’était in fine passé.

Avant de partir, suis passée faire un tour dans les backstages avec cette chère Marie Million. J’y ai retrouvé une faune quelque peu fatiguée, c’est normal, il était déjà si tard, Léonie Pernet faisait salon avec Céline Caillault. Il manquait juste Chill O qui était toujours à New-York. Marie Million est venue me voir pour me dire que j’avais une mèche de cheveux qui sortait, je l’ai remerciée pour cette délicate attention, mais lui ai dit que c’était vraiment difficile de me recoiffer.

Et puis on ne se lasse pas des mêmes fins, ni des mêmes chutes, quand elles sont bonnes. A l’aube,  sur le chemin du retour j’ai croisé Julie La Rule et Audrey Saint Pé, les reines du Batofar. Comme la dernière fois, Audrey m’a offert un shot de wiskey en me disant des mots doux. This is my same happy end.

Non Cuco n’est pas Tobias Bernstrup

(Pic Yann Morrisson)

Non, je ne suis pas Tobias Bernstrup.

Non, je n’étais pas Tobias Bernstrup.

Non, je ne suis pas la soeur de Tobias Bernstrup.

Non, je ne connais pas Tobias Bernstrup.

Non, je ne connaissais pas Tobias Bernstrup…

avant que Aifol Raster m’envoie aujourd’hui une photographie de ce performer.

Certes, nous avons la même veste,

le même goût pour le latex,

le même penchant pour l’exploration de la transidentité,

la même inscription dans une forme post-humaine du transformisme….

Mais à la différence du beau Tobias Bernstrup

Cuco se soustrait à tout caractère officiel ou institutionnel

Cuco n’officie délibérément, ni comme performer, ni comme artiste, mais comme pirate

Cuco a choisi définitivement les chemins de traverse et l’invisibilité

Cuco n’existe qu’aux frontières du genre, à la lisière du jour et de la nuit.

Mais Cuco est quand même heureux de découvrir son aîné dans une version institutionnelle ! http://www.bernstrup.com/index2.html

et même, pourquoi ne pas imaginer un jour une rencontre, accidentelle ?

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